18/06/2004

Les chaussures (1/12)

Il avait marché dans de la merde, le soir où je le vis pour la première fois. A cause de l’odeur singulière qui régnait dans l’appartement, la dame au tapis blanc allait demander à chacun de se déchausser.
 
Une invitée anglaise releva que ça sentait le caca. Elle avait remarqué les traces sur le tapis blanc du salon. Sans chaussures. Un verre vide à la main, une pointe de pied dans l’autre main, j’avais adopté la posture du flamant rose, pour dissimuler mon gros orteil (d’habitude je ne porte pas de bas, mais cette soirée s’annonçait chic, et déjà ils filaient). Un peu ballerine, un peu Cendrillon, il m’arrivait de tituber. Avais-je envie de décontenancer mon interlocuteur ou de lui montrer mon ennui?
 
En réalité, j’aurais aimé un autre verre ou, tant qu'à faire, rencontrer d'autres gens, au lieu d'écouter cet ingénieur en armement, qui se lançait dans la recherche nucléaire et voulait me convaincre de l’intérêt d'un tel travail.

Autour du piano à queue, un groupe de stagiaires à la Commission européenne discutait de l’élargissement aux pays de l’Est. Ce brouhaha ambiant mêlant des sonorités étrangères, que j’entendais d’une oreille, me berçait. J’allais me servir un autre verre quand, enfin, il était apparu. Ce grand jeune homme s’était avancé vers la dame au tapis blanc, chaussures en main, et, avec l’accent du nord, il avait dit : je crois que c’est moi qui ai marché dedans. La dame lui répondit que ça porte bonheur, et je me souviens avoir souri. Elle nous présenta l’un à l’autre. Alice, Jan. Jan, Alice. Ensuite, elle alla déposer ses chaussures au vestiaire.
 

En fin de soirée, pendant que Jan se servait un whisky, je m’étais éclipsée. Au vestiaire, je glissai mon numéro de téléphone dans le fond de sa chaussure puante.




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08/06/2004

Les yeux bleus (2/12)


Il avait les yeux bleus, la peau pâle, le corps élancé, très grand, très maigre, trop maigre, selon sa mère, et quand il parlait de quelque chose avec intérêt, le dos se courbait, la nuque se ployait vers l’interlocuteur, souvent plus petit que lui, comme s’il voulait lui chuchoter à l’oreille ses pensées les plus intimes, s’approcher au plus près de l’autre sans le frôler cependant.
 
 
De même, la cigarette au bout de ses doigts suivait le mouvement du corps recourbé. J’avais remarqué que la main de Jan devenait molle lorsque son cerveau commençait à carburer et le verbe de se lâcher, tant et si bien qu’il développait une sorte de méta-langage, un discours dans lequel lui seul semblait ne pas patauger. Une fois lancé, quand il tenait une idée, Jan la développait jusqu’à plus soif.
 
Je faisais partie des personnes emportées dans la spirale de ses paroles, alors que d’autres, rapidement déboussolées, ne le suivaient plus. Pour le reste, il aimait Neil Young, Pessoa, le Glenfiddich et moi.
 

 

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Le journal (3/12)


C’était un infophage. Il lisait tout ce qui lui tombait sous la main, écoutait, dans sa voiture, les informations en trois langues et suivait les news sur la BBC. Jan venait de terminer un stage au Conseil de l’Europe et avait trouvé un  travail dans un Institut international, pour lequel il voyagerait régulièrement. On l’avait chargé d’organiser des conférences. Il devait imaginer des sujets susceptibles d’attirer les entreprises et les inciter à investir de gros budgets dans la recherche.


Lors de notre premier week-end en amoureux, nous nous étions découvert un plaisir commun : les journaux le matin. Nous prenions le temps de les lire, à l’arrière de la librairie Filigranes, en sirotant un petit café.


 

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Le déménagement (4/12)


Simplement, je lui avais demandé s’il voulait vivre avec moi. En guise de réponse, il m’avait envoyé une photo de lui enfant, en train de construire un château de sable. Au dos, il avait écrit : oui.
 



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Le pot de fleur (5/12)

Je gagnais ma vie dans une galerie d’art. Dos à la vitrine, assise face à l’ordinateur, j’encodais des prix de vente. Aucun client ne franchissait la porte de la galerie. J’avais l’impression d’être un pot de fleur, qu’au bout de mes orteils poussaient des racines et que les gens dans la rue observaient mon tronc.

 

Tout ça me déconcentrait. Cela faisait quelques mois que Monsieur G. m’avait engagée et je savais déjà que je ferais long feu dans cette serre.


Ma mère appela. Tu as toujours eu la bougeotte, c’est maladif, cette envie de tout quitter. Je lui répondis qu’elle aussi, elle était partie souvent, dans sa vie.



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Les avions (6/12)


Jan prenait de plus en plus l’avion pour son travail. Il lui arrivait de rester une semaine à l’étranger, dans un hôtel chic. Nous passions des heures au téléphone, à évoquer le manque que nous éprouvions l’un de l’autre, ce terrible manque qui éclipsait le simple bonheur de se parler au bout du fil.
 


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Le trésor (7/12)

Il avait belle allure et sentait bon le cuir tanné, malaxé par les doigts. Plusieurs fois, il était resté au fond de la poche d’un veston et il avait bien failli être perdu.  Par mesure de prudence, son précieux contenu avait été copié et encodé dans l’ordinateur.
 
Ce n’était pas un carnet d’adresses ordinaires, c’était un trésor de guerre. Son propriétaire, qui s’était tissé un réseau de relations dans les plus hautes sphères, y avait consigné les coordonnées des collectionneurs du monde entier.
 
Le carnet d’adresses était indissociable d’un autre outil que nous étions invités à étudier par cœur : le Snob Book (se souvenir du prénom des héritiers de chaque client et connaître, au détail près, leur adresse privée). Ce trésor attisait la jalousie des confrères de mon directeur.

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La guitare (8/12)

 
Jan avait deux guitares, une folk et une électrique. Il composait des chansons tristes. Une fois, il en écrivit une intitulée « Father ». Toute sa rage, il l'avait mise dans cette chanson: « Pourquoi tu me regardes pas ? Je suis pas fier de toi. Tu vois pas mes yeux rouges ? Papa, si tu savais ce que je pense de toi… »
 



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Le flamand (9/12)

Jan entreprit de m’apprendre sa langue et je tombai sous le charme du néerlandais, cet idiome rustique, guttural, qui ronronne dans les amygdales. Comme elle était charnue, cette langue étrangère qui vous fait gonfler les lèvres, aspirer l’air et tomber les apprêts du français !

 

De sa langue ronde, grasse, mouillée, il me fit aimer les tons sourds, les entrechoquements de percussions et de tambours. Même Jacques Brel, je l’écoutais chanter en flamand.


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Les expatriés (10/12)

Voulait-il m’épater en m’invitant à ces dîners d’expatriés où l’on switchait d’une langue à l’autre, life is so easy here, en devisant des avantages extra-légaux réservés aux commissionnaires et aux parlementaires européens, supermarchés et meubles détaxés, pas d’impôts à payer (bon Dieu qu’est-ce que ces gens parlent d’argent) ?
 
Et ces filles, attachées  au Conseil de l’Europe, qui s’achètent une laisse pour chien Gucci (Prada aussi) c’est pas donné, même l’assistante du secrétaire de la DG 10, elle avait un sac à langer Vuitton. C’était un fait : Jan avait des fréquentations européennes.
 
Un soir, dans un restaurant clandestin du quartier européen, mon voisin de table hollandais entama l’éloge d’un livre de Brett Easton Ellis, celui où il cite toutes ces marques de fringues. Prada, Gucci, Dior, Armani… Peuh ! Que c’était ennuyeux. Pour une fois qu’on causait littérature… Mojito, caipirihna, mojito, caipirihna… et soudain je ne voyais plus très clair, tandis qu’on m’emmenait dans un cocktail bar, fumer des havanes et se décoincer sur des mélodies d’easy listening.
 
Calée entre deux Espagnols de la DG 5, je finis par m’endormir sur l’épaule du plus petit des eux. Jan trouva que j’exagérais.

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L'art (11/12)

Alerté par la rubrique nécrologique des grands quotidiens, mon boss était prompt à réagir. Il passait à la banque avec une grosse valise en métal, qu’il remplissait aussitôt de billets, et filait dans son bolide à la conquête d’une nouvelle affaire : serait-ce un Magritte, un Delvaux ou un Ensor ? Peu importe, pourvu que le défunt ait tout légué à une veuve éplorée.
 
 
En général, la transaction se déroulait rapidement. Monsieur G. ne donnait pas l’occasion à la vieille dame d’hésiter à vendre son bien, captivée qu’elle était à la vue des billets de banque débordant de la valise ouverte sur la table.
 
 
Peu après, quand la chasse avait été bonne, le boss nous donnait des consignes pour mettre en oeuvre son plan d’attaque : le premier assistant devait préparer les certificats d’authenticité du tableau, en trois langues, le deuxième assistant se procurait les formulaires de prêt pour les expositions rétrospectives au Japon ou aux Etats-Unis, le troisième compère faisait photographier les nouvelles oeuvres, et, pour ma part, je lui réservais des suites d’hôtel un peu partout, après avoir averti le monde de l’art de sa venue.

 
En fin de compte, Monsieur G. nous enseignait l’art de la guerre.

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Le derrière (12/12)

 
La première fois que nous avons nagé côté à côte, il m’a dit : tu as un beau derrière. (Après il m’a demandé si c’était cul, le mot, en français.)

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